EXPOSITION AVANT MOI, LE DÉLUGE DE MAGDALENA LAMRI DU 15 FÉVRIER AU 09 AVRIL 2020 À LA GALERIE DU THÉÂTRE DU CROCHETAN, MONTHEY (SUISSE)
PAR JULIA HOUNTOU
A l’occasion de l’exposition Avant moi le déluge, Magdalena Lamri présente des dessins et des peintures figuratives, deux techniques qu’elle maîtrise avec une semblable virtuosité. Sa pratique artistique l’absorbe, comme dans un rêve éveillé. Face au papier ou à la toile, elle trace et entrelace patiemment des traits plus ou moins denses ou colorés. Une parcelle après l’autre, les motifs clairs-obscurs se nouent et, bientôt, naissent les trames poétiques de ses visions rêvées. Dans son atelier souvent baigné de musique, le frottement des pinceaux ou des crayons sur le support constitue la scansion d’un long poème, ponctué des pauses nécessaires au choix d’une autre mine, tantôt plus grasse, chargée de graphite, tantôt plus sèche. Indispensable à l’artiste, la gomme lui permet aussi d’effacer, de former des blancs, de parfaire, de modeler ses dessins en creux et relief, de sculpter la matière, travailler la végétation, l’écume ou la fumée qui emplissent ses œuvres. Si elle taille cet outil comme un crayon pour « ciseler » les détails minutieux, la gomme « mie de pain » lui permet quant à elle d’absorber les poudres par simple pression dans ses fusains. Magdalena Lamri façonne l’œuvre non pas dans sa forme achevée, mais souvent en mettant l’accent sur sa forme en cours d’élaboration. Le dessin non finito est peut-être la seule issue pour exprimer l’indicible, l’inconnu, la peur ou l’espoir… L’inachevé est alors appréhendé comme œuvre « ouverte », toujours à faire ; création en devenir et à venir dont la dimension processuelle et poïétique prime sur une image définitivement figée. Comme dans une ouverture au monde et aux possibles, les figures s’aventurent dans des paysages qui « s’effilochent » intentionnellement, tout en délicatesse, nous donnant ainsi l’impression de faire irruption dans l’atelier de l’artiste attelée à sa tâche minutieuse. Et lorsque le paysage se mue en page blanche, l’artiste questionne la frontière entre réalité et rêve, selon une magnifique mise en abîme de la création.
En résonance avec sa vie, les œuvres de Magdalena Lamri énoncent l’interférence de deux temporalités : l’histoire de l’artiste ainsi que son rôle de mère et de femme qui s’inscrit dans le cours de son quotidien et le temps « historique ». Ces deux flux cohabitent au sein de ses œuvres et leur insufflent la puissance poétique de ses visions.
Quel monde laisserons-nous à nos enfants ?
Inquiète pour l’avenir de la planète, Magdalena Lamri l’est également pour celui de sa fille et des générations futures. Sa prise de conscience s’est accrue parallèlement à son sens des responsabilités de mère. Conséquences du réchauffement climatique, pollution, pénurie d’eau potable, pollution plastique des océans, déclin de la biodiversité et extinctions de masse, exode… constituent autant de sujets d’inquiétude qu’elle exorcise à travers ses créations. Artiste engagée au sens noble du terme, elle vise à nous interpeller sur des thèmes marquants de l’histoire de l’humanité actuelle. À la surface de ses dessins ou de ses toiles, le graphite et l’huile se font les fidèles échos des défaites de notre société.
De la grâce des nuages aux champignons atomiques
Spectacle naturel inépuisable, constamment renouvelé, les nuages sont un objet de fascination sans fin pour Magdalena Lamri. Concentrant tous les attributs du merveilleux – l’insaisissable, la métamorphose et l’apesanteur – ils nourrissent notre imaginaire en nous délivrant de la gravité et nous reliant à l’infini. Manifestation naturelle combinant tous les contraires – masse, transparence, opacité, vapeur, inconstance, légèreté, profusion… -, ils apparaissent comme un élément métaphysique par excellence. (…)
A travers l’art du nuage, l’artiste se saisit également de la question nucléaire. Les denses panaches de fumée qui s’étirent mollement dans le ciel évoquent les champignons atomiques d’Hiroshima, Fukushima, les nuages radioactifs biélorusses… Aussi grandioses soient-ils, tous dépeignent les catastrophes technologiques et leurs irréversibles conséquences écologiques.
Si elle porte sur le monde un regard empreint de pessimisme, Magdalena Lamri y instille une lueur d’espoir. Symbole du renouveau, gage de la continuité vers l’avenir, les enfants incarnent heureusement le devenir ; ils peuvent être source de changement (si on leur transmet des valeurs de développement durable et d’éco-citoyenneté). Aussi, dans le tableau Rien n’était trop beau pour vous – Vous n’aurez rien III (2019, huile sur toile, 120 x 100 cm.), deux fillettes sont les juges de nos actes. La fille de l’artiste, Lou, tient un marteau, tandis que sur la balance, fleur et explosion atomique sont pesées simultanément. A l’image de la Justice, le doudou a quant à lui les yeux bandés. Ainsi, à travers ses œuvres, Magdalena Lamri nous invite à aider la jeunesse à faire son propre examen de la société. Établir les statistiques du désastre ne saurait suffire. A nos enfants, il nous appartient – nous dit l’artiste – de fournir de nouveaux outils pour accélérer la mutation, déjà amorcée, d’une civilisation à maints égards peu satisfaisante. C’est l’action d’une génération à laquelle nous permettrons d’agir qui dissipera les cauchemars de notre époque et assurera aux hommes un avenir meilleur.
Julia Hountou
Docteure en histoire de l’art – Curatrice de l’exposition
Après avoir étudié les techniques anciennes et contemporaines de la fresque à l’ENSAAMA Olivier de Serre (Paris), Magdalena Lamri choisit, dès 2009, d’écouter les voix de la peinture et du dessin. Depuis, elle multiplie les expositions, en France mais également en Belgique, en Allemagne, en Italie et à Dubaï. Elle vit et travaille à Montreuil (France). Site internet de Magdalena Lamri