L’esthétique de la déliquescence
Brigitte Lustenberger organise son atelier tel un cabinet de curiosités, un lieu où elle entrepose et expose ses découvertes. Son intérêt et son goût la conduisent à garder un ensemble d’éléments hétéroclites : des végétaux, des animaux naturalisés, mais aussi des vases et de la porcelaine. Il ne s’agit cependant pas d’un trésor précieusement conservé : bien au contraire, l’artiste se plaît à observer les outrages du temps sur sa collection. Au fil des semaines, les objets se dessèchent, moisissent, se décomposent et se métamorphosent, laissant place à une forme d’expérience du monde qu’elle intègre telle quelle dans sa pratique artistique. Cette approche aboutit à une série de natures mortes : des tulipes mélancoliquement avachies sur une vieille table en bois ou encore une pomme toute ridée. (…)
Dispersées dans l’espace tels des souvenirs égrenés, ces trouvailles recèlent une intense charge poétique et tragique. (…) Au-delà de simples natures mortes, elle en réalise le « portrait », en exaltant leur spécificité et leur puissance occulte. Mises en valeur, elles sortent de l’ombre et s’exhibent pour elles-mêmes, uniques et autonomes. Perméable à leur solitude, délaissées et comme teintées de deuil, elle se plaît aussi à magnifier les déliés des bouquets juste fanés ou littéralement secs d’où surgit un arcane hautement métaphorique. (…)
Ainsi, à travers ses images, Brigitte Lustenberger pose visuellement la question de savoir ce qui dans l’intensité d’un instant retient d’un même souffle la vie et la mort. Elle n’hésite pas à juxtaposer au sein de son dispositif ces deux processus, ces deux espaces-temps opposés : décomposition (fleurs fanées, feuillage desséché) et renaissance, évoquée notamment dans le portrait d’une femme enceinte ou l’image paisible d’un nouveau-né. (…)
Dans ses photographies, nombre de frontières sont questionnées : vie et mort, matière et esprit, cadre et hors-champ, sujet et objet, signe et substitut, réalité et fiction.
Sans accessoire ni décor, sans apprêt ni événement, ses images détiennent un fort pouvoir d’évocation ; leur contemplation nous amène à nous interroger fondamentalement sur les âges de la vie, la solitude, le couple, l’existence… (…) Offrant une approche en même temps universelle et individuelle, le regard qu’elle porte sur notre environnement secret nous livre une belle manière de plonger en nous-mêmes, en essayant de percer à jour l’intériorité des autres. (…)
Brigitte Lustenberger nous confronte à l’inquiétante étrangeté du rapport au corps et à la destinée. Aussi, pour lutter contre la fuite inexorable du temps, elle se met en quête de la singularité des êtres, rejoignant en cela Bruno Bettelheim pour qui « Il n’y a qu’une façon de moins souffrir de la brièveté de la vie : en établissant un lien vraiment satisfaisant avec l’autre. Quand on a réussi cela, (…) on a atteint le point culminant de la sécurité affective de l’existence et on dispose de la relation la plus permanente dont puisse disposer l’homme. »[6] Grâce à son art, la photographe imagine des espaces-temps réunificateurs, selon un acte de « résistance »[7] esthétique. Ses images sans cesse recomposées visent à réinventer toujours de nouveaux liens, à conjuguer les échanges dans leur diversité afin de conférer à l’existence une plus grande amplitude et ainsi la transcender.
JULIA HOUNTOU
Docteure en histoire de l’art et curatrice
[1] Cet extrait de texte de Julia Hountou est issu du livre Brigitte Lustenberger, Still, éd. NEAR, Lausanne & Till Schaap Edition, Bern, juin 2014, 22×17 cm, 80 p. Fr/En./All. (Avec la contribution d’Ariane Pollet) : Infos ici
[2] Elle travaille surtout avec les membres de sa famille, ses amis ou des amis d’amis. Mue par un besoin de contrôle intégral, elle œuvre le plus souvent seule, sans styliste, ni maquilleur ou coiffeur, parfois avec un assistant.
[3] Elle semble rejoindre en cela la pensée de François Mauriac : « Un miracle que nous ne voyons même plus, tellement il est commun, c’est qu’aucun visage humain, autant qu’il en existe et qu’il en ait existé, n’en reproduit un autre. (…) Il n’y a pas un seul vivant qui reproduise exactement et trait pour trait l’un des milliards de visages qui nous ont précédés. Un être humain est tiré à un exemplaire unique et jamais reproduit depuis que le monde est monde. » (François Mauriac, Ce que je crois, Grasset, Paris, 1962, p. 34.)
[4] Elle travaille avec un appareil grand format (Linhof) et des films négatifs 4×5 inch.
[5] L’expression Dasein est un mot composé de l’allemand qui signifie littéralement, « être-là », au sens de « présence » ou « existence ».
[6] Bruno Bettelheim, « Introduction – Lutter pour donner un sens à la vie », Psychanalyse des contes de fées, Traduit de l’américain par Théo Cartier, Robert Laffont, Paris, 1976, p. 22.
[7] « Seul l’acte de résistance résiste à la mort, soit sous la forme d’une œuvre d’art, soit sous la forme d’une lutte des hommes. (…) Il y a une affinité fondamentale entre l’œuvre d’art et l’acte de résistance. » Gilles Deleuze, « Qu’est-ce que l’acte de création ? » Conférence donnée dans le cadre des mardis de la fondation FEMIS, le 17 mai 1987.
Julia Hountou, Brigitte Lustenberger, Still, éd. NEAR, Lausanne & Till Schaap Edition, Bern, juin 2014, 22×17 cm, 80 p. Fr/En./All. (Avec la contribution d’A. Pollet) : Infos ici